La maison des Cent-Associés à Québec, une véritable auberge espagnole.

Introduction

 On désigne par auberge espagnole toute idée, situation ou lieu où chacun trouve ce qui l’intéresse, ce qu’il comprend, en fonction de ses goûts, sa culture, ses convictions.

Entre 1639 et 1657, il existe un tel lieu à Québec et c’est bien la maison des Cent-Associés. Destinée à l’origine à des fins administratives de la Compagnie des Cent-Associés, cette maison a servi d’hôpital, d’église paroissiale, de collège, de résidence des Jésuites et enfin de théâtre. C’est une situation assez inusitée des débuts de Québec où il fallait bien partager les bâtiments trop peu nombreux suite à l’incendie du juin 1640.



La maison des Cent-Associés

On présume que la construction de la maison des Cent-Associés a débuté à l’automne 1638, car on la qualifie de maison toute neuve le 1er août 1639. Cette maison servait de bureau pour la Compagnie des Cent-Associés, fondée par Richelieu en 1627. Des gravures de cette maison sont présentées en annexe. C’est l’un des rares bâtiments de la Haute-Ville avec le château Saint-Louis, l’église Notre-Dame de Recouvrance, le presbytère, la chapelle Champlain, quelques bâtisses appartenant aux familles Hébert et Couillard, ainsi que la maison du premier enfant né au pays, Hélène Desportes, filleule de Champlain.

La maison-hôpital des Cent-Associés

Le 1er août 1639, les religieuses augustines arrivent à Québec. La construction de l’Hôtel-Dieu n’étant pas terminée, le Gouverneur de Montmangy leur prêta en attendant, la maison des Cent-Associés récemment bâtie. Sœur Juchereau de Saint-Ignace explique:

« … pour lors il commença par nous faire prêter une assez belle maison toute neuve qui appartenoit à Messieurs de la Compagnie; on nous y mena de bonne heure, & nous trouvâmes quatre belles chambres & deux cabinets, mais pour tous meubles il n’y avoit qu’une espéce de table, ou plûtôt un bout de planche soutenu par quatre bâtons & deux bancs de la même façon, encore estimions-nous cela beaucoup… » (Juchereau, 1751 :15)


La maison de la mort.

Peu de temps après leur arrivée la petite vérole est apparue et devant l’accroissement du nombre de malades l’espace commença à manquer. Il fallut dresser un enclos à l’extérieur de la maison et on éleva plusieurs cabanes d’écorce pour accueillir les malades. Sœur Juchereau décrit cette situation difficile:

« La mortalité était si grande, que le peu de Sauvages qui restoient s’en allerent dans les bois, & s’éloignerent de notre Hôpital qu’ils avoient en horreur, ils le nommerent la maison de la mort, … Nous passames ainsi l’hyver dans une extrême nécessité notre Mere Saint-Ignace fut toujours malade d’un crachement de sang, nous n’avions pour tout rafraîchissement à lui donner que des pois & du ris cuit à l’eau. » (Juchereau, 1751 : 22)


La maison-chapelle des Cent-Associés

Le 15 juin 1640, un incendie détruit l’église Notre-Dame de Recouvrance, la résidence des Jésuites ainsi que la chapelle Champlain. La maison des Cent-Associés servira désormais d’église paroissiale, de presbytère et de résidence des Jésuites. Les augustines partagèrent leur maison pour y loger les pères Jésuites. Sœur Juchereau mentionnait:

« … nous ne pûmes voir la nécessité de ces bons Pères, sans leur envoyer faire offre d’une partie de notre maison, qu’ils acceptèrent, ainsi nous leur cedâmes la salle des malades que nous mîmes dans les cabanes de la cour, on prit notre Chapelle pour servir de Paroisse, en sorte qu’il nous restoit plus que la moitié du bâtiment, mais nous nous estimions trop heureuses de pouvoir rendre quelque service à ces saints Religieux qui nous ont tant rendus. » (Juchereau, 1751: 24)


Logées trop à l’étroit, les Augustines procédèrent à un départ prématuré à Saint-Michel, près de Sillery, dans la maison de M. Puiseaux. (Vachon, 1988: 46)

La maison-chapelle des Cent-Associés servit d’église paroissiale durant 17 ans en attendant l’occupation régulière de la nouvelle église le 31 mars 1657, bien qu’encore inachevée. Ce jour de Pâques 1657, marque le début des offices réguliers à l’église. (Gauthier-Larouche, 2014: 140)

En 1639, suite à l’arrivée des Augustines, François Derré de Gand déménage dans un local tout près de Notre-Dame de Recouvrance. (J. Edmond Roy, 1899: 36) Après le feu de 1640, Il dut déménager à nouveau dans la maison des Cent-Associés. Il se contentait d’une chambre étroite située sous la sacristie de la modeste chapelle érigée dans la maison des Cent-Associés. (Douville, DBC)


La maison-théâtre des Cent-Associés.

Au début de la colonie, à Québec, il n’existe pas de scène de théâtre ni acteurs de profession. Ce sont les citoyens de la ville qui s’exercent à jouer des rôles et s’en tirent assez bien. Ces représentations se donnent dans le principal hôtel de la colonie naissante, à la Maison des Cent-Associés. (Gosselin, 1898 :53)

Auguste Gosselin a écrit un texte sur le théâtre en Nouvelle-France et il cite quelques passages du journal des Jésuites. Il souligne:

« Les jésuites pouvaient difficilement s’abstenir d’assister à la soirée du 31 décembre 1646, car ils habitaient encore, à cette époque, une partie de l’édifice même, la maison des Cent-Associés, où se jouait la pièce. Ils protestèrent cependant, par leur absence, contre un autre spectacle qui eut lieu au même endroit quelques semaines plus tard, parce que la pièce, cette fois, était mêlée de danses. »

Je cite encore leur Journal:

« Le 27 février (1647), il y eut un ballet au magazin: c’était le mercredi gras. Pas un de nos Pères ni de nos Frères n’y assista, ni aussi des filles de l’Hôpital et des Ursulines, sauf la petite Marsollet. »

Le Journal des Jésuites continue à mentionner quelques-unes des soirées dramatiques qui avaient lieu de temps en temps à Québec:

« Le 4 décembre (1651), se représenta la tragédie d’Héraclius, de Corneille. »

« Le 16 avril (1652), se présenta la tragédie, de Corneille… »



Sa localisation

Il existe une information erronée touchant la localisation de la maison des Cent-Associés. On mentionne parfois cette bâtisse occupée aujourd’hui par le Bistro 1640. De fait, ce n’est pas exact, sur ce terrain, s’était établi en 1658, Jean Jobin, tailleur d’habits. Pour plus de renseignements voir ce lien. Étonnamment, le Groupe de recherches en histoire du Québec mentionnait que dans la Réserve d’Ailleboust, c’est à dire le quadrilatère des rue Sainte-Anne, du Fort, De Buade et du trésor, on retrouvait « sur cette propriété la maison dite des Cent-Associés qui donne sur la rue Sainte-Anne (lot 2737) ainsi qu’une cabane écorce » (Groupe de recherche en histoire du Québec: 1998: 19)

En 1990, Françoise Niellon émettait une hypothèse de localisation. Elle mentionnait:

« Les données sur ce bâtiment sont fort rares. Elles le seraient moins si l’on admettait qu’il s’agit du futur Palais de la Sénéchaussée, siège de la Justice seigneuriale. Il serait logique que ce tribunal, constitué en 1651 par le Gouverneur Lauzon, ait alors été logé dans la maison de la Compagnie seigneuresse; mais nous n’en avons pas la preuve. » (Niellon et al., 1990: 6)



Quant à Gustave Lanctôt, reprenant la même hypothèse, il mentionnait:

« Adjoignant le fort, la Place d’Armes bordait la spacieuse maison de la Compagnie de la Nouvelle-France, où siégeaient le conseil du pays et la cour de la sénéchaussée ». (Lanctôt: 1958: 517) ».



Selon Georges Gauthier-Larouche, la localisation de la maison des Cent-Associés se trouve dans un autre secteur de la Haute-Ville. Il cite un passage du journal des Jésuites, publié par les abbés Laverdière et Casgrain (Gauthier-Larouche, 2014: 91) :

« Il y avait en outre deux grandes chaudières fournies du magasin pleines de feu pour eschauffer la chapelle; elles furent allumées auparavant sur le pont (p. 21) … Lors de la procession à la fête du Saint-Sacrement, on sonna à la paroisse en passant soubs arcade du pont, qui étoit tapissée ». (Laverdière, 1871: 49)

Laverdière et Casgrain, concluaient en ces termes:

« La référence qui permet de situer précisément la maison (des Cents-Associés) et le pont est celle concernant les soldats qui, le jour de l’An 1650, vont saluer les pères jésuites, dont la résidence se trouvait à l’ouest du ruisseau qui dévalait la pente du terrain vers les terres de l’Hôtel-Dieu. On déduit, par le fait que leur salutation a été faite au bout du pont, que la maison-chapelle des Cent-Associés se dressait à l’intersection des actuelles rues Sainte-Anne et des Jardins, sur le terrain de l’église anglicane, à l’ouest de ce terrain… » (Laverdière, C.-H., 1871: 21)

Plan de Georges Gauthier-Larouche.
En G, la localisation de la maison des Cent-Associés et le pont vers les jardins des Augustines.

Quant à Auguste Gosselin, il confirmait cette localisation et il mentionnait:

« La maison était située à l’angle des rues Sainte-Anne et des Jardins, sur une partie du terrain occupé aujourd’hui par l’église anglicane. De leur nouvelle résidence, les jésuites n’avaient qu’à traverser pour se rendre à cette maison: elle servit d’église paroissiale durant dix-sept ans » (Gosselin, : 43)

Plaque commémorative de la maison des Cent-Associés.

Source: Répertoire du patrimoine culturel Québécois.

Sur cette plaque, on aurait dû écrire, A l’ouest de ce terrain s’élevait…

Conclusion

Force est de constater que les débuts de Québec n’ont pas été faciles. Les conditions de vie étaient rudimentaires. Lors de l’arrivée des Augustines et des Ursulines en 1639, leurs bâtiments étaient encore inachevés. Les Augustines se logèrent dans les bureaux des Cent-Associés. Quant aux Ursulines, elles se logèrent dans le magasin de fourrures de Noel Juchereau, à la Basse-Ville. L’incendie n’aida pas la situation et il fallut trouver un nouveau lieu de culte. En lisant les témoignages de sœur Juchereau, on perçoit la très grande solidarité des communautés religieuses face aux épidémies et aux incendies. Elles partagent leur hôpital avec les Jésuites qui ont tout perdu, lieu de culte et presbytère, servant de résidence. Quant à la localisation de la maison des Cent-Associés, celle-ci a été très longtemps associée à tort, à la Sénéchaussée qui était située près de la place d’Armes, lieu occupé à partir de 1685 par les Récollets. Finalement, grâce aux recherches récentes de Georges Gauthier-Larouche, nous avons maintenant une localisation précise, bien documentée par les archives des Jésuites.

Annexe: Gravures de la maison des Cent-Associés.

Source: http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/archives/52327/3142214?fbclid=IwAR1LabHt1YjVe8PGJr7ggL7ibs-3HGmz6hjOHzL_pyBnSvr7rAxLymqFoxg

Cette gravure n’est pas documentée et son auteur est inconnu.


La Maison Soumande-Delorme

La maison Soumande-Delorme dans le vieux Montréal associée par erreur à la maison des Cent-Associés à Québec.

Source du plan : Archives nationales d’outre-mer.

Sur ce plan des archives nationales d’outre-mer à Aix-en-Provence: Maison de la Compagnie [des Indes à Québec] vers 1750

De fait, il s’agit plutôt de la maison Soumande-Delorme dans le Vieux Montréal, construite par Paul Tessier dit Lavigne.

Source: Mario Lalancette, historien Musée Canadien d’architecture.

« À partir de 1728, Paul Tessier entreprendra des travaux de maçonnerie pour des maisons de pierre. Il acquerra rapidement une excellente réputation de maître maçon et tailleur de pierre. Après avoir bâti quelques maisons pour des artisans, il gagnera des clients chez les grands marchands de la ville. Parmi ceux-ci, il faut nommer le négociant François Soumande dit Delorme pour lequel Tessier construira une élégante maison de pierre à deux étages, avec des caves voûtées de brique, sur la rue Capitale en 1735. Cas presque unique, un dessin du plan et de la façade de cette maison du XVIIIe siècle a été conservé. D’autres contrats importants suivront, dont en 1749, celui de la construction des Magasins du roi, dans le quartier militaire (site actuel de l’ensemble Faubourg Québec). En pierre, à deux étages et demi, avec deux caves voûtées et mesurant 120 par 40 pieds français, le bâtiment sera le plus grand immeuble civil construit à Montréal pendant le Régime français. Le chantier nécessitera l’engagement d’une main-d’œuvre incluant des maçons, des journaliers et des charretiers. Tessier aura alors 48 ans. »

A la bibliothèque de l’Université Laval, ce plan restauré par P.M. O’Leary porte le titre: Plan de la maison des Cent-Associés à Québec, Canada 1639.
Source

Bibliographie



DOUVILLE, Raymond. 2003.  DERRÉ DE GAND, FRANÇOIS (aussi appelé de Ré et sieur Gand ou de Gand), dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, Université Laval/Université de Toronto, 2003–, consulté le 23 juin 2020, http://www.biographi.ca/fr/bio/derre_de_gand_francois_1F.html.

FAUTEUX, Aegidus. 1932. Aux origines du théâtre canadien, La Revue Moderne, 14e années, p.6

GAUTHIER-LAROUCHE, Georges. L’église pionnière de Québec, Septentrion, 2014, p. 91-92.

GOSSELIN, Auguste. 1898. Un épisode de l’histoire du théâtre à Canada, in Mémoires et compte-rendu de la Société Royale du Canada, Tome IV, Ottawa, J. Hope, pp. 53-72
En ligne: https://bit.ly/2UQi8jl

GOSSELIN, Auguste. 1902. Henri de Bernière, premier curé de Québec, Québec, Dussault et Proulx, Éditeurs, p. 43

GROUPE DE RECHERCHE EN HISTOIRE DU QUÉBEC INC. 1998. Étude d’ensemble: Sous-secteur Hôtel-de-Ville, Synthèse, Québec, Ville de Québec. Centre du développement économique et urbain. Design et patrimoine, p. 19

JUCHEREAU DE SAINT-IGNACE. Françoise. 1751.  Histoire de l’Hôtel-Dieu, Éditions Jerosme Legier, p. 15
en ligne
https://bit.ly/2XQPJeM

LALANCETTE, M. 1994. Image retrouvée d’un Montréal perdu : la maison
Soumande-Delorme. Cap-aux-Diamants, (36), 53–53.

LANCTÔT, Gustave. 1958. Position de la Nouvelle-France en 1663. Revue d’histoire de l’Amérique française11(4), 517–532.
En ligne: https://doi.org/10.7202/301861ar 

LAVERDIÈRE, Charles-Honoré, Henri-Raymond Casgrain. 1871. Le Journal des jésuites : publié d’après le manuscrit original conservé aux archives du Séminaire de Québec, Québec, Léger Brousseau, p. 21 et 49
en ligne : http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2022210?docref=4XhYfcuT1soMc9UaMsi0OQ

NIELLON, Françoise, Pierre Nadon, Denis Faubert, La recherche sur la sépulture de Samuel de Champlain: un examen critique, Québec, Division du Vieux-Québec et du patrimoine, 1990, 143 p. 20f. de pl., ill., cartes, 28 cm.

Répertoire du patrimoine culturel québécois. Plaque de la compagnie des Cent-Associés.
En ligne

ROY, J. Edmond. Notaire au Canada: Depuis la fondation de la colonie jusqu’à nos jours, premier volume, Lévis, La revue du notariat, 1899, p. 36-37.
En ligne: collections.banq.qc.ca/bitstream/52327/2022756/1/195701-1.pdf?fbclid=IwAR1PU2bB6XVr61KKWBXueFi2q5YQUGsk6TdMuWG2MOPfzyfBf7ZIMtkb4RE

ROY, Pierre-Georges. 1930. La maison de la mort, in Québec sous le régime français, Volume premier. Québec, Rédempti Paradis, 1930, p. 161 (Reprend essentiellement le texte d’Auguste Gosselin de 1898)
en ligne: https://archive.org/stream/lavilledequebecs01royp#page/162/mode/2up

ROY, Pierre-Georges. 1930. Le théâtre au berceau de la colonie, in Québec sous le régime français, Volume premier. Québec, Rédempti Paradis, 1930, p. 175 (Reprend essentiellement le texte sœur Juchereau)
en ligne: https://bit.ly/2UCvz6h

VACHON, André. 1988. Un hôpital de mission, in RAMAS, Histoire du Canada, pp. 43-48
En ligne: https://books.google.ca/books?id=Cqo_1iMwwqwC&pg=PA47

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  1. Ann Lefebvre dit :

    Merci et bonne journée!

    Envoyé de Yahoo Courriel pour iPad

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